Espoirs et désespoirs d'un père sans repères....
Tout en se tenant la tête entre les mains, V. ne comprenait toujours pas dans quelle pièce il jouait. Pourquoi lui? Pourquoi maintenant, encore et toujours?
Cette soirée chez ses parents s'était encore une fois achevée en un joli fiasco. Comme toujours depuis plusieurs mois. Toujours cette fuite. Toujours ces cris, ces paroles qu'on ne pense pas mais qu'on s'envoie à la tête dans le simple but de faire mal. Pour certains, c'était la routine. Pour lui, c'était une souffrance. Même si son père, ce fameux père, n'avait jamais été un modèle pour lui ni pour ses frères, ce père qui traînait son lot de casseroles, de faits peu glorieux, de non-dits et de non-actes, celui-ci restait cette figure de référence, à son corps défendant. Ce père en qui il aurait voulu voir autre chose qu'un géniteur indifférent à tout. A tout sauf cette fameuse réussite qui lui avait manqué dans son enfance. Ce père en qui il aurait voulu voir un complice de jeux, un complice de ballade, un complice de dimanche footbalistique.Un père qui finalement ne fut rien de tout ça. Juste un nom, juste un visage que l'on désignerait, plus tard, sur les photos de famille jaunies, pour répondre aux interrogations d' hypothétiques petits-enfants.
V. se leva du divan dans lequel il s'était affalé, comme à chaque fois qu'il se devait de faire le point sur sa journée, le chat ronronnant à ses côtés. Ouvrant machinalement le frigidaire, et bien que n'ayant pas soif, il empoigna la bouteille de Martini à moitié vide depuis la dernière visite de sa meilleure amie, confidente de ses jours avec et ses jours sans.
Il se mit à contempler cette bouteille. Il vit en elle le symbole de tous ses tourments familiaux passés, présents et à venir. Il dévissa le bouchon d'un geste précis du doigt, comme il aimait à le faire pour impressionner ses enfants, avant. Ce liquide maudit se vidait à présent dans l'évier de cuisine, dans un tourbillon brunâtre et odorant. En finir avec ça. En finir avec tout ce qui lui rappelait ça.
Quelques heures plus tôt, V. avait enfin reçu la réponse tant attendue de son avocate .Dernier lien, dernier espoir d'un avenir plus rose que celui qu'il voyait poindre à l'horizon. Il allait enfin pouvoir accueillir sa petite L, la cadette. Elle viendrait donc loger un week-end sur deux dans son petit appartement qui n'attendait que des rires d'nfants pour enfin sembler vivre. Cette joie fut de bien courte durée à l'annonce par son conseil du sort réservé aux aînés. Libres, ils étaient libres de décider de venir lui rendre visite ou pas. Et il était infiniment persuadé de la réalité des choses qui se cachait derrière cette phrase anodine. Jamais plus il ne les verrait....
La joie-la tristesse. L'amour-la haîne.La vie-la mort. Cet éternel Ying et Yang qui vous fait passer d'une émotion extrême à une autre en une fraction de seconde. Pour préserver le peu d'amour qu'il grapillait chez L, devait-il pour autant tirer un trait sur M. et Q. ? Eux qui avaient été sources de tant de joie pendant toutes ces années. Eux en qui V. voyait les seules bouées de sauvetages auxquelles il s'accrochait désespérément, de peur de se noyer.
Tout ça tourbillonait dans sa tête depuis des heures, cet après-midi là, l'empêchant de faire sa sieste, trop nerveux qu'il était après l'annonce de la nouvelle. Et c'est donc dans cet état de tension extrême qui s'était rendu chez ses parents, comme il faisait quasi tous les mercredis, accompagné de son frère et sa famille.
Tout en contemplant la gare qui endossait ses couleurs dorés pour la nuit , V. se demandait vraiment pourquoi il était ainsi le jouet du destin. Pourquoi lui? Pourquoi reprenait-il le rôle du mauvais père, à son corps défendant?
Existait-il un moyen de contrecarrer cette destinée qui semblait si inéluctable?
Ce soir, son père avait été, une fois de plus, ignoble. Tout le monde en avait pris pour son grade: Sa mère, elle qui tenait si douloureusement le ménage de ses bras fragilisés par une santé altérée depuis des années. Sa belle-soeur, toujours souriante malgré cette souffrance qui la ronge à petit feu. Son frère ainé, exceptionnellement présent pour fêter tardivement ses 46 ans, éternel adolescent qui n'a pas su grandir et se dépêtrer de ce mal être qu'il traînait depuis tant d'années. Son autre frère, son double, liés tous deux, depuis toujours, par cette quasi gémélité, lui si vif, si changeant, passant du rire aux larmes en un claquement de doigt.
Tous, il y avaient eu droit. Même V, lui le petit dernier, le petit chouchouté par tous. Il l'avait bien compris, lui qui essayait d'intéresser son père à son futur défi, tentant de voir aux fond de ces yeux bleux qui le fixaient vaguement une lueur de fierté, la même qu'il entrevoyait les jours de remise de prix à l'école. V. avait toujours pensé qu'il était le seul à comprendre cet homme. Cet être si complexe, rempli de mystères et de contradictions, cet homme incapable de transmettre la moindre émotion, si fermé, ne trouvant refuge que dans la détresse et la boisson. V lui avait toujours pardonné ces écarts, contrairement au reste de la famille. Pas facile d'être père, se disait-il. Pas donné à tout le monde.
Mais là, il ne le comprenait plus. Il ne voulait plus le comprendre. Trop d'angoisse. Trop de questions irrésolues....
Non, vraiment, il ne tenait vraiment pas à jouer ce rôle là. Le costume ne lui allait pas....
Il ne lui restait donc plus qu'à inverser la vapeur. Ne pas être comme lui. Ne pas être lui......
Seul dans son lit, V se revoyait enfant. Lorsque son frère, dans le lit d'à côté, lui parlait tout bas. Lorsqu'il lui demandait si on pouvait changer de papa....
Entre deux lamelles de son store vénitien, V. contemplait la lune. Lui revint alors cette complainte qu'il adorait...
Sister moon will be my guide
In your blue blue shadows I would hide
All good people asleep tonight
I'm all by myself in your silver light
I would gaze at your face the whole night through
I'd go out of my mind, but for you
Par Boulu, Jeudi 12 Juin 2008 à 23:05 GMT+2 dans Moi (article, RSS)
courage Boulu!





